Et si fumer n’était pas une question de volonté, mais de cerveau ? Pour le Dr Olivier Galera, tabacologue à Toulouse, le tabagisme est une maladie qu’il faut soigner, pas juger. À l’occasion du Mois sans tabac, il démonte les idées reçues et partage les clés d’un sevrage vraiment efficace.
« J’aimerais arrêter de fumer, mais je ne sais pas par où commencer ! »
Félix, 28 ans
Olivier Galera : Pour commencer, sachez que vous avez le droit de vous faire aider par un tabacologue. Car, en pratique, vouloir arrêter de fumer seul est une chose, y parvenir en est une autre. Les fumeurs disent souvent que pour arrêter, « tout est dans la tête », sous-entendant que l’arrêt repose sur leur seule volonté et c’est ce qui les conduit très souvent à l’échec : le tabagisme n’est pas un comportement à arrêter, c’est une maladie neurologique à soigner.
En effet, la nicotine est une puissante neurotoxine qui va leurrer le système nerveux en se faisant passer pour l’acétylcholine (un neurotransmetteur naturel). L’exposition à cette neurotoxine pendant l’adolescence, une période critique du neurodéveloppement, va altérer durablement la structuration du système nerveux. Avec le temps, fumer n’est plus un choix, cela devient un besoin : sans sa dose quotidienne de nicotine, le fumeur commence à ressentir des troubles neurologiques : troubles de l’attention, de la concentration, de la mémorisation, de la gestion des émotions, constipation et prise de poids. Que du bonheur ! D’où l’intérêt d’une substitution nicotinique bien dosée pour pouvoir arrêter de fumer sans subir les symptômes du manque de nicotine.
« Les substituts nicotiniques sont-ils vraiment efficaces ? »
Alain, 52 ans
Olivier Galera : L’efficacité des substituts nicotiniques (SN) dépend de leur bonne utilisation et en particulier de leur dosage. Mal utilisés et sous-dosés, ils sont clairement inefficaces. Bien utilisés et bien dosés, ils permettent de soulager la très grande majorité des fumeurs et de limiter l’écueil de la prise de poids. D’abord, il faut savoir que près de six fumeurs sur dix ont besoin de plusieurs patchs de nicotine en même temps associés à des formes orales (pastilles, gommes, comprimés à sucer, spray buccal…) pour ne plus ressentir le manque. Avec un seul patch de 21 mg de nicotine et des formes orales, la majorité des fumeurs seront encore en manque et penseront à tort que les SN ne fonctionnent pas alors qu’ils sont simplement sous-dosés. Certaines fumeuses — les femmes ont un métabolisme accéléré de la nicotine qui les rend souvent encore plus dépendantes — peuvent tirer jusqu’à 6 mg de nicotine par cigarette. La moyenne étant de 1 à 2 mg. En fumant dix cigarettes par jour, la dose de nicotine prise quotidiennement peut donc être de 60 mg soit l’équivalent de trois patchs de nicotine !
Ensuite, il est important de rassurer les patients quant à l’absence de dangerosité à fumer sous patchs. Il est normal qu’un fumeur continue à fumer au début du traitement de SN.
« Est-ce que la cigarette électronique est une bonne solution ? »
Karim, 44 ans
Olivier Galera : Avec une cigarette classique, la combustion du tabac expose à une fumée contenant des goudrons cancérigènes, du monoxyde de carbone toxique pour le cœur et des particules fines irritantes pour les poumons. Avec une cigarette électronique, il n’y a pas de combustion : la résistance chauffe un e-liquide contenant du propylène glycol, du glycérol, des arômes et souvent de la nicotine. Attention, ce n’est pas de la vapeur d’eau ! À ce jour, 421 produits chimiques différents, dont des métaux lourds, ont été identifiés dans les aérosols de e-liquides dont 81 sont potentiellement toxiques, même si les taux retrouvés restent nettement inférieurs à ceux de la fumée de cigarette.
Par ailleurs, des études récentes confirment que le vapotage est nocif pour les voies respiratoires : le risque de développer une maladie bronchique obstructive est plus que doublé, même sans antécédent de tabagisme, y compris pour l’entourage avec une augmentation de 30 % des crises d’asthme chez les enfants asthmatiques exposés au vapotage passif. Le vapotage expose aussi à des substances cancérigènes, des nitrosamines, produites par réaction chimique entre la nicotine et les oxydes d’azote de l’air. Les preuves de la toxicité du vapotage commencent à s’accumuler, mais comme il a fallu 40 ans pour reconnaître la dangerosité de la fumée de tabac, il faudra encore du temps pour que tout le monde reconnaisse les dangers du vapotage, y compris passif.
Tobacco Libris
Dans cette 2e édition, le Dr Olivier Galera propose une autre approche du tabagisme, plaçant l’écologie et l’avenir des générations au cœur du débat. Au-delà de la santé, il dénonce l’impact environnemental majeur du tabac et du vapotage (déforestation, microplastiques, gaz à effet de serre, métaux rares) bien supérieur à celui de la viande rouge. Fondée sur la preuve scientifique, sa méthode éducative, à la fois accessible et efficace, rompt avec les discours moralisateurs et les stratégies limitées de réduction des risques, pour repenser la place du tabac et de la nicotine à l’heure de la transition écologique.
« Comment rester motivé sur le long terme quand il y a beaucoup de tentations ? »
Vincent, 58 ans
Olivier Galera : Les patients bien accompagnés et bien substitués ressentent souvent un dégoût lors des situations d’exposition à la fumée de cigarette et un peu de peine à voir les autres fumeurs encore prisonniers de leur dépendance. Plusieurs méthodes peuvent aider à consolider le sevrage : balance avantages/inconvénients, lettre de rupture, groupes de parole… En pratique, après une diminution très progressive des patchs de nicotine, on conseille souvent de conserver quelques formes orales (pastilles, gommes, comprimés à sucer, spray buccal) à disposition pour les situations identifiées à risque comme les moments de convivialité avec des fumeurs, certains moments difficiles où une pensée automatique de cigarette peut apparaître, mais ces difficultés dans la durée sont souvent exprimées par des personnes ayant arrêté seules ou mal substituées.
Le tabagisme est une maladie qui se soigne alors il ne faut pas hésiter à se faire accompagner, même après l’arrêt. Un faux pas ou une rechute, ça peut arriver, comme avec d’autres maladies. Ce n’est pas un échec, c’est simplement une indication à reprendre les soins et le contrôle de la maladie.
« J’ai peur de grossir si j’arrête. Quelles solutions existent ? »
Lola, 29 ans
Olivier Galera : La prise de poids subie par tant de fumeurs lorsqu’ils arrêtent de fumer sans aide est en grande partie liée au manque de nicotine, d’où l’importance d’une substitution nicotinique correctement dosée pour limiter cette prise de poids. La nicotine a une action anorexigène (« coupe-faim ») et agit sur le métabolisme de base : elle majore la dépense énergétique de repos et diminue la capacité de l’organisme à stocker les graisses. Lorsqu’on a été exposé à la nicotine dès l’adolescence, le métabolisme a été dérégulé et il faut quotidiennement prendre de la nicotine pour éviter la prise de poids.
C’est pour cela qu’en l’absence de substitution nicotinique bien dosée, l’arrêt du tabac est sanctionné dans 80 % des cas par une prise de poids de 5 kg en moyenne, parfois beaucoup plus. La prise de poids à l’arrêt du tabac est symptomatique du manque de nicotine et peut être évitée avec une substitution nicotinique bien dosée couplée à la pratique d’une activité physique régulière, en privilégiant les activités d’endurance.
Santé publique France estime le nombre de fumeurs quotidiens à
8,4 millions en 2024.
« Il paraît qu’on respire mieux une fois l’arrêt de la cigarette… quels sont les autres bénéfices ? »
Marguerite, 19 ans
Olivier Galera : Ils sont variables d’une personne à l’autre, tant dans leur intensité que dans leur délai d’apparition. Cela dépendra aussi des dégâts déjà présents sur l’organisme au moment où on arrête.
Pour la santé cardiovasculaire, les choses s’améliorent très vite du fait de la disparition rapide (24 h) du monoxyde de carbone : 20 minutes après la dernière cigarette, la tension artérielle et la fréquence cardiaque diminuent ; 1 an après la dernière cigarette, le risque d’infarctus du myocarde diminue de moitié et le risque d’accident vasculaire cérébral redevient identique à celui d’un non-fumeur.
Pour la santé respiratoire, arrêter de fumer est le meilleur moyen de respirer un air plus pur, même si on habite en ville : la fumée d’une seule cigarette contient autant de particules fines que les gaz d’échappement de dix voitures diesel qui tournent au ralenti pendant 30 minutes ! Si un essoufflement persiste à l’arrêt du tabac, il peut être utile de réaliser une spirométrie pour rechercher une bronchopneumopathie chronique obstructive post-tabagique (BPCO), qui touche un fumeur sur quatre dès l’âge de 40 ans et qui peut conduire à l’insuffisance respiratoire.
Pour le risque de cancer, malheureusement, l’élimination des goudrons qui se sont infiltrés dans les tissus est beaucoup plus lente. Arrêter de fumer diminue bien le risque d’environ 39 % en 5 ans, mais un cancer directement lié au tabac (poumon, rein, vessie…) peut encore apparaître des années après l’arrêt du tabac à cause de la présence résiduelle des goudrons dans ces organes. On considère qu’il faut en moyenne 15 ans pour que le risque de cancer redevienne presque identique à celui des personnes n’ayant jamais fumé. Là encore, le suivi médical et le dépistage ont une réelle importance.
Le Mois sans tabac, un défi collectif pour arrêter ensemble
Chaque année, le Mois sans tabac mobilise les fumeurs et les professionnels de santé tout au long du mois de novembre. Inspirée d’une initiative britannique, cette campagne nationale, coordonnée par Santé publique France, invite les fumeurs à relever le défi d’arrêter pendant 30 jours, car au-delà de cette durée, les chances de rester non-fumeur sont multipliées par cinq.
Des kits d’aide à l’arrêt sont disponibles gratuitement en pharmacie ou sur le site mois-sans-tabac.tabac-info-service.fr. L’application Tabac Info Service propose également un accompagnement personnalisé, des conseils quotidiens et un suivi des économies réalisées.
Le pharmacien joue un rôle central dans ce dispositif : il peut évaluer le niveau de dépendance, conseiller et ajuster le dosage des substituts nicotiniques, et assurer un suivi de proximité tout au long du sevrage.
En 2024, plus de 150 000 participants se sont inscrits à l’opération. L’objectif : montrer qu’arrêter de fumer n’est pas une démarche isolée, mais un mouvement collectif soutenu par toute une communauté de soignants, d’associations et d’anciens fumeurs.
Par Léna Pedon
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