Le nombre de cancers augmente, y compris chez les personnes jeunes. Parmi les nombreux facteurs en cause, quel est le rôle des pesticides ?
Notre santé est directement liée à notre environnement et aujourd’hui, certaines maladies graves, notamment le cancer, pourraient être fortement liées à des produits auxquels nous sommes exposés. Pesticides, PFAS, microplastiques : ces éléments invisibles, mais présents dans notre quotidien s’accumulent dans notre corps…
De plus en plus de cancers
En France, on parle désormais d’épidémie de cancers. « La France est l’un des pays qui a l’incidence de cancers la plus élevée au monde, d’après une publication récente dans le Lancet », indique Pierre Sujobert, chercheur et hématologue. Celle-ci a aussi considérablement augmenté : elle a doublé depuis 1990 ».
À noter que la France, avec environ 300 produits, était le deuxième pays européen après l’Italie à autoriser le plus de substances actives pour l’agriculture en 2024, selon Générations Futures, association de défense de l’environnement.
Aussi, l’amélioration des techniques de détection des cancers, via les dépistages, ainsi que le vieillissement de la population expliquent l’augmentation du nombre de cancers, mais ils ne suffiraient pas, à eux seuls, à expliquer cette augmentation drastique : sur les 30 dernières années, chez les personnes de moins de 50 ans, la prévalence a augmenté de près de 80 %, selon une étude dans BMJ Oncology en 2023. La faute, notamment à des facteurs environnementaux et sociaux, expliquent les chercheurs. Les cancers pédiatriques sont de plus en plus fréquents aussi.
Parmi les cancers en augmentation : les cancers du sang, comme les myélomes, les lymphomes et leucémies, ainsi que des cancers du cerveau chez les enfants.
Facteurs de risque
Tabac, alcool, alimentation, sédentarité, exposition au soleil : les causes de cancers évitables sont multiples. À cela s’ajoutent, plus insidieusement, d’autres facteurs environnementaux auxquels nous sommes quotidiennement exposés, comme la pollution atmosphérique ou les pesticides.
« Invisibles, toxiques, persistantes, ces substances [les pesticides] détraquent méthodiquement la reproduction de nos cellules et de nos fonctions vitales ; les nôtres et celles de tous les êtres vivants sans exception », écrit Fleur Breteau, autrice et activiste, dans son livre Cancer Colère, et fondatrice d’un collectif du même nom.
Études épidémiologiques et expérimentales
De plus en plus d’études avancent aujourd’hui les méfaits des pesticides. D’une part, des expérimentations en laboratoire ont mis en évidence que certains produits, par exemple le glyphosate, endommagent l’ADN, les cellules et les tissus, et provoquent des tumeurs lorsqu’administrés, même à petite dose à des animaux de laboratoire. D’autre part, des études épidémiologiques ont révélé que chez certaines populations plus exposées aux pesticides, comme les agriculteurs, les ouvriers agricoles, ou de l’industrie des pesticides, développent davantage certains types de cancers (prostate, lymphomes, myélome, mélanome).
Récemment, l’étude PestiRiv, réalisée par l’Anses et Santé publique France, a mesuré des niveaux de substances agrotoxiques chez les riverains proches des vignes. Le résultat est sans appel : ce niveau est particulièrement élevé, en particulier chez les enfants de 3 à 6 ans. Une piste de plus pour expliquer pourquoi certaines études pointent le fait que les enfants habitant dans des zones avec une forte densité de vignes ont plus de risques de développer une leucémie.
« Rappelons que, même à un niveau moins important, nous sommes tous exposés, car les pesticides sont omniprésents et se diffusent partout, par exemple dans les produits alimentaires et dans l’eau que nous consommons », pointe l’hématologue Pierre Sujobert.
Autre problème : nous sommes exposés à de multiples substances en permanence, ce qui rend la distinction des effets de chacun plus complexe. « Plusieurs pesticides sont combinés dans les cultures et, les fabricants le savent, les molécules interagissent pour augmenter leurs effets d’une manière stupéfiante : c’est ce qu’on appelle l’effet cocktail (il serait plus approprié de le nommer l’effet détonation, car leur pouvoir toxique peut être multiplié par 10, 50, voire 1 000) », détaille Fleur Breteau dans son livre.
Désinformation : l’exemple du glyphosate
Le glyphosate est le pesticide le plus utilisé au monde : il en représente environ 25 %. De près ou de loin, nous y sommes tous exposés. À partir de nombreuses données expérimentales, ce produit a été jugé « cancérogène probable » en 2015 par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).
Pourtant, en l’an 2000, un article largement cité dans la littérature scientifique et ayant fait office de référence pour des agences règlementaires stipulait une non-toxicité de ce produit sur la santé humaine. En plus de la réévaluation ultérieure de la toxicité du glyphosate, l’article a été rétracté assez récemment : une enquête a révélé qu’il avait été écrit par des cadres de l’entreprise Monsanto et que trois noms de scientifiques y avaient été apposés pour y donner de la crédibilité.
Cette fraude scientifique est appelée ghost writing. D’autres procédés de manipulation de l’information, comme la fabrication volontaire du doute sont aussi utilisés pour les produits phytosanitaires, comme pour l’industrie du tabac.
politique et actualités sur les pesticides en France
Elle n’est pas passée inaperçue : la loi Duplomb a suscité un vif mouvement de protestation. L’une des causes : la proposition de réintroduction de pesticides de type néonicotinoïdes qui agissent en disruptant le système nerveux des insectes. Concernant la santé humaine, la littérature scientifique établit déjà des liens solides entre l’exposition à ces produits et des problèmes de développement du cerveau chez l’enfant ainsi que des problèmes de fertilité.
Face à la contestation, ce produit a été retiré du projet de loi initial, mais aujourd’hui une nouvelle version de la loi veut le réintroduire. « Pourtant, le principe de précaution, inscrit dans la constitution française, signifie que lorsqu’il y a suffisamment d’indices pour dire qu’un produit est dangereux pour la population ou l’environnement, alors il ne faut pas en faire usage », pointe Pierre Sujobert.
« Manger et boire sans s’empoisonner, c’est un droit constitutionnel, il faut que ces politiques révisent leurs bases démocratiques », martèle Fleur Breteau.
En dehors de la santé humaine, rappelons qu’aux alentours de 70 % des insectes ont disparu en Europe en seulement 20 ans environ, et que les pesticides ont une part considérable dans ce phénomène.
Fleur d’espoir
« Tout est en place pour transformer le modèle agricole : ce n’est pas une utopie, mais un chemin qui nous donne un espoir féroce de victoire. Les milliards de subventions agricoles (qui alimentent essentiellement les industriels de l’agriculture aujourd’hui), les techniques d’agro-écologie, les agriculteurs et éleveurs indépendants, une multitude d’initiatives collectives et inspirantes de production sans pesticides qui assurent un revenu digne aux agriculteurs et une alimentation saine. Il ne manque qu’une volonté politique forte et sincère : aux citoyennes et citoyens de l’obtenir ! Retrouver notre puissance en défendant la santé publique ensemble, parce que nous buvons la même eau, respirons le même air et que nous vivons sur les mêmes terres, cela apporte une joie inimaginable qui participe aussi à notre guérison. Et si des malades en chimiothérapie peuvent le faire, tout le monde en est capable : chacune et chacun est concerné ! »
Fleur Breteau
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C’est le nombre de cancers nouvellement diagnostiqués en 2023 en France.
D’après Santé publique France et des données compilées par l’Institut national du cancer.
Cancer Colère est un livre écrit par Fleur Breteau et publié le 6 février 2026 aux éditions Seuil. Tranchant dans le vif et tirant les larmes, elle retrace les dernières années de son combat contre son cancer et pour une justice sociale et sanitaire, et la création du collectif Cancer Colère. Au travers de témoignages poignants et vérités scientifiques glaçantes, elle martèle pour une prise de conscience collective : « Le cancer est politique, la santé et les pesticides ne sont pas une affaire d’opinion ».
Par Antonin Counillon
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