La procrastination peut avoir des conséquences délétères sur la vie personnelle et professionnelle, la santé mentale et l’estime de soi. Comment expliquer ce comportement ? Et comment y remédier ?
Qui n’a jamais entendu l’adage « il ne faut jamais remettre au lendemain ce que l’on peut faire le jour même » ? Pourtant, malgré le bon sens, la tendance est très répandue : reporter une action, parfois jusqu’au dernier moment, fait partie de la vie de beaucoup d’entre nous. Ce comportement porte un nom : la procrastination.
« La procrastination se définit habituellement comme le fait de repousser une tâche, nécessaire, ou que l’on juge rationnellement nécessaire, sans raison valable, voire même au détriment de notre propre intérêt », définit le Dr Nicolas Neveux, psychiatre et psychothérapeute à Paris. « Si une tâche que l’on n’a, ni le besoin, ni l’envie de faire est repoussée, ce n’est pas de la procrastination », précise-t-il.
Que penser des bonnes résolutions ?
À l’approche des fêtes de fin d’année, nombre d’entre nous pensent à établir de bonnes résolutions. Est-ce un bon moyen de commencer quelque chose, ou bien d’en arrêter une autre
Dr Neveux : « Les résolutions de nouvelle année sont souvent peu efficaces, les initier simplement parce que nous nous situons à une date particulière dans l’année n’a pas de portée. En aucune façon, la motivation n’apparaît ou les freins ne sont levés simplement par la magie de l’avènement d’une date. »
La dictature émotionnelle
« Au niveau psychologique, nous subissons une dictature émotionnelle », résume d’emblée le psychiatre. En d’autres termes : une personne parfaitement consciente des bénéfices, à moyen ou long terme, d’effectuer une tâche va plutôt obéir à ses émotions.
Lorsqu’une action se révèle désagréable dans l’immédiat — par exemple pour un rendu au travail sur lequel nous serons évalués par nos supérieurs — nous avons généralement une tendance à l’éviter pour esquiver des sentiments négatifs.
Même si, ensuite, le préjudice risque d’être plus important.
Dans l’immédiat, nous préférons donc nous laisser guider par ce qui procure le moins d’émotions désagréables.
« C’est une tendance générale, car l’esprit humain n’est pas habitué à voir à long terme », pointe le psychiatre. « Cela implique une faculté d’abstraction, un investissement en temps et des efforts immédiats pour un bénéfice non garanti à long terme, ce qui est très difficile pour beaucoup d’entre nous, et nous ne sommes pas tous égaux pour y faire face », développe-t-il.
L’emprise jusqu’au bout
Dans de nombreux cas de figure, les personnes finissent tout de même par agir, mais dans l’urgence, la veille de la deadline, avec une sorte de déclic, qui les rend soudainement beaucoup plus efficaces.
Mais ce déclic ne reflète pas une victoire de la raison sur l’émotion : c’est la peur, liée à projection très désagréable de ce qui va se passer le lendemain, qui pousse à agir et fini par l’emporter. La dictature continue et se perpétue donc de cette manière : rechercher avec obstination ce fameux déclic sans questionner et changer son fonctionnement intérieur est inefficace.
Les associations dangereuses
Certains traits comportementaux sont associés à une tendance importante à procrastiner. « Les personnes hypersensibles, notamment, vont anticiper à juste titre une charge émotionnelle importante pour une production vraiment lourde, ce qui va les freiner à se mettre à l’action », explique le Dr Neveux. Des troubles anxieux, dépressifs ou de l’attention sont également associés à davantage de procrastination.
À ces troubles se superposent des comportements, comme les addictions, qui peuvent aller de pair avec la procrastination. Dans nos sociétés modernes, les récompenses rapides associées à nos tâches engageantes, par exemple la planification d’un projet complexe, sont plus rares et, a contrario, de nombreuses distractions à satisfaction immédiate, comme les jeux ou les vidéos, sont faciles d’accès. Apprendre à maîtriser nos outils, notamment digitaux, est donc très important pour s’épanouir.
« La procrastination se définit habituellement comme le fait de repousser une tâche nécessaire, ou que l’on juge rationnellement nécessaire, sans raison valable. »
– Dr Nicolas Neveux
Se révolter contre la dictature, c’est possible !
Nos émotions immédiates peuvent ainsi aller à l’encontre de la construction d’un bien-être global à plus long terme. Heureusement, des manières de lutter efficacement existent. Les thérapies cognitivo-comportementales sont particulièrement recommandées.
Elles permettent de déconstruire certaines croyances, de modifier la perception des tâches et de reconnecter l’individu à ses besoins profonds en modifiant notamment ce qu’il pense de lui-même. Le but : apprendre d’une part à améliorer la tolérance aux émotions désagréables, de ne pas leur céder, mais aussi d’apprécier un effort, en éloignant du besoin de récompense immédiate.
Les thérapies interpersonnelles, elles, visent à changer ce que nous percevons de nous-mêmes au travers du relationnel, ce que nous renvoient les autres, et abordent plutôt la dynamique des liens avec les personnes. Il est fréquent que la réalisation de tâches soit influencée négativement par des dysfonctionnements avec les autres. L’objectif est de sécuriser les liens et leur perception pour qu’ils soient apaisés.
« Les personnes qui procrastinent de manière importante dans le cadre de l’angoisse de performance associent leurs productions à l’image qu’ils ont d’eux-mêmes, qui est fréquemment très abîmée. En plus de traiter l’estime de soi, les thérapies visent à dissocier l’évaluation qu’une personne peut faire d’elle-même avec la réalisation de la tâche, donc de décorréler la perception de performance à celle de la valeur intrinsèque de l’individu », conclut le Dr Neveux.
Le Dr Nicolas Neveux est auteur du site e-psychiatrie.fr et du livre L’hypersensibilité chez l’adulte, chez Mardaga.
Par Antonin Counillon
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