Claudie Hoffmann, étudiante en psychologie de 23 ans, partage son quotidien avec une maladie destructrice : l’anorexie mentale. Plongée dans les méandres d’un esprit érodé par une pathologie qui parasite tous les aspects de sa vie.
Vocation Santé : Comment définiriez-vous l’anorexie ?
Claudie Hoffmann : C’est une addiction à un comportement : toujours vouloir perdre du poids par n’importe quel moyen. La méthode la plus commune est la restriction alimentaire, mais ce n’est pas tout. Dans mon cas, même lorsque je m’alimentais encore, je faisais de l’activité physique à outrance, me forçais à vomir et je prenais aussi des laxatifs pour évacuer un maximum de calories. J’étais obsédée par la perte de poids. Un flux constant de pensées à ce sujet me parasitait et me poussait à rechercher, non pas un beau corps, mais une apparence squelettique.
Comment votre maladie a-t-elle évolué ? Expliquez-nous les symptômes.
Mes symptômes se sont intensifiés en 2020 lorsque j’ai découvert mon anorexie, l’année de mes 18 ans. Je mangeais encore moins et je faisais de plus en plus de sport. En poussant ces pratiques à l’excès, ma perte de poids s’accélérait et j’étais de plus en plus carencée. Mon humeur en souffrait également, j’étais constamment en colère contre tout le monde. Lors de mon hospitalisation, un an après le diagnostic de ma maladie, j’ai passé 3 mois à l’hôpital, dont 1 mois avec une sonde nasogastrique quand je ne pouvais plus m’alimenter. J’ai commencé à ressentir de la culpabilité, car j’étais obligée de manger pour retrouver une bonne santé. Rien que regarder un aliment me faisait culpabiliser. Je devais, à tout prix, compenser ce surplus alimentaire.
Par exemple, quand je mangeais un haricot vert, il fallait que je fasse trois tours de chambre en courant pour contrebalancer ce que je venais d’avaler. Cela tournait à l’obsession, mes journées étaient organisées autour de ce que j’allais consommer ou pas. Je ne mangeais pas pour vivre, je vivais en fonction de ce que je mangeais.
En quoi a consisté votre prise en charge ?
C’était chaotique. Mes parents m’accompagnaient dans la gestion de ma maladie, mais nous ne savions pas vers qui nous diriger. Nous nous sommes d’abord adressés à notre médecin traitant. Il était bienveillant et nous a expliqué les démarches pour prendre en charge mon trouble et nous a dit qu’il fallait que l’anorexie mentale soit gérée par un psychiatre et un psychologue. Nous sommes donc allés dans une clinique privée.
Une psychiatre nous a très mal reçus. Lorsque je lui ai dit que je n’étais plus capable de manger, elle m’a répondu sèchement : « Je ne peux rien faire pour toi, il faut simplement que tu manges ». Cela était très brutal. Elle nous a orientés ensuite vers un hôpital psychiatrique, à La Rochelle. Une fois arrivée là-bas, il n’y avait plus de place pour moi.
Constatant ma détresse, les spécialistes de l’hôpital nous ont renvoyés vers les urgences. J’y ai été accueillie par deux psychiatres. Ils m’ont écoutée et ne m’ont rien dit. Ils se sont directement adressés à mes parents. Ils ne semblaient pas préoccupés par la situation et ont dit à mes parents : « Ce n’est rien de grave. Quand elle en aura assez de faire des malaises, peut-être qu’un jour elle se remettra à manger ». Ils ont ajouté : « nous allons lui donner des antidépresseurs, puis nous verrons comment cela va évoluer ». Ils se moquaient de la situation alors que nous étions désespérés, éreintés, impuissants face à mon état dégradé. Nous sommes rentrés bredouilles, sans solution à l’horizon.
2/3 des patients sont guéris après 5 années d’évolution de la maladie
Source : Inserm, 2020
Comment avez-vous fait pour sortir de votre errance médicale ?
Nous nous sommes tournés vers nos proches pour trouver une issue. Ma mère avait une collègue dont la fille avait souffert d’anorexie et qui a été prise en charge par une psychologue du service pédiatrique de l’hôpital de Rochefort. Nous nous sommes donc dirigés vers elle.
La psychologue a pris mon cas au sérieux et a poussé l’hôpital à m’accepter dans le service pédiatrique, même si j’avais 18 ans à l’époque. Après deux semaines chez les adultes, j’ai intégré le secteur pédiatrique et ai pu avoir une vraie prise en charge spécialisée. Les équipes de l’hôpital m’ont fait signer un contrat de poids, un document que l’on signe au début de la prise en charge pour se fixer un objectif de prise de poids avec les soignants, et m’ont accompagnée sur les plans psychologique et diététique.
Au vu de mon état critique, ils m’ont mis une sonde gastrique de renutrition. Quand mon état s’est amélioré, j’ai commencé à sociabiliser avec d’autres patientes souffrant de troubles de la conduite alimentaire et j’ai diversifié mon alimentation. Par la suite, je suis sortie de l’hôpital, mais j’ai fait plusieurs rechutes qui m’ont poussée à revenir dans l’établissement de nombreuses fois avant d’être dans un état assez stable pour reprendre le cours de ma vie.
Comment vos proches ont-ils vécu votre maladie et comment vous ont-ils accompagnée ?
L’impuissance face à la maladie les a marqués. Je me souviens de ma mère qui essayait de me nourrir à la petite cuillère. Moi, je la rejetais et je recrachais la nourriture. Je pleurais, je hurlais, on se disputait… Elle se rendait compte qu’elle ne pouvait pas me sauver alors que j’étais devant elle, en train de périr.
Lors de mon hospitalisation, mes parents ont pu un peu souffler. Ils savaient que mon pronostic vital n’était plus engagé, mais on ne se voyait pas souvent. Je n’avais pas droit à beaucoup de visites.
Par la suite, même en sortant de l’hôpital, j’ai continué à être très malade. Je continuais tout de même de m’alimenter, mais je ressentais que mes parents étaient en état d’alerte. À chaque repas, ils se demandaient si j’allais réussir à m’alimenter. Le moindre haricot que je laissais sur le côté les inquiétait. Ils avaient peur que je sombre à nouveau. Ils avaient l’impression de toujours marcher sur des œufs lorsqu’ils me parlaient et craignaient d’aborder des sujets pouvant me faire souffrir.
Aujourd’hui, heureusement, il y a beaucoup moins de tabous entre nous.
Quel était votre rapport à la maladie ?
Je l’ai appelé « Ma jeune ». Cette personnification de mon trouble fait suite à de nombreuses séances avec ma psychologue et ma diététicienne.
Je me suis rendu compte que ma maladie mentale était l’expression d’un mal-être profond, bien plus intérieur, lié à mon enfance.
Mon anorexie était un écho de certains événements douloureux vécus par la jeune Claudie qui n’avait pas pu les extérioriser et les avait refoulés. J’ai notamment été victime de harcèlement scolaire. Cette souffrance est ressortie des années plus tard sous la forme d’anorexie mentale.
Grâce à mon suivi psychologique, j’ai appris à ne plus détester ma maladie. Elle représentait la jeune Claudie et je devais essayer de la comprendre et la rassurer. Je lui disais : « je sais que tu as souffert, mais on va s’en sortir ». Les mots prenaient le relais de la maladie pour exprimer son mal-être.
À deux on est moins forts : déconstruire les préjugés sur l’anorexie
Dans son livre À deux on est moins forts, Claudie Hoffman couche sur papier son expérience avec l’anorexie. La jeune étudiante raconte l’arrivée pernicieuse de la maladie dans son quotidien, les obsessions et comportements destructeurs qui en ont découlé, son errance médicale puis son retour à une vie paisible, après de multiples séjours à l’hôpital et un suivi psychologique permettant de comprendre et gérer son mal. Cet ouvrage est un voyage au cœur de la psyché d’une anorexique loin des clichés sur la maladie : l’anorexie ne se mesure pas à l’indice de masse corporelle, mais est une maladie aux symptômes complexes où chaque patient suit un parcours qui lui est propre.
À deux on est moins forts, 2024, édition Les trois colonnes, 11 euros.
Par Corentin Bell
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