Les cas de dépression profonde peuvent briser des vies. Cela a été le cas de la fille de Mathieu Persan, illustrateur, qui, à travers son roman illustré Le Passage, revient sur la maladie de son ado.
Vocation Santé : Pourquoi avoir choisi de parler publiquement de la dépression de votre fille ?
Mathieu Persan : Nous avons découvert la dépression de notre fille quand elle avait 15 ans après un appel de la police. Elle postait des messages sur des forums expliquant son envie de mourir ce qui a alerté les forces de l’ordre et les a fait venir chez nous.
Lorsque la maladie s’est invitée dans notre foyer, nous nous sommes rendu compte de tout ce qu’il y avait autour de la dépression et surtout de ce qui n’existait pas. Ce sujet est souvent traité à travers le prisme des statistiques, cependant les parents n’ont pas accès à suffisamment d’information et de prévention. Quand cela nous est arrivé, nous étions seuls pour gérer ce trouble.
Aussi, je trouvais intéressant d’écrire un vrai récit plutôt que de partager seulement des informations purement médicales ou factuelles. Aujourd’hui, un grand nombre de gamins souffrent de dépression ; pourtant, ce sont des histoires qu’on ne raconte pas.
Dans votre livre, vous évoquez le passage de votre fille dans un institut privé. Pourriez-vous revenir plus en détail sur cette période ?
Nous nous sommes dirigés vers un établissement privé, car c’était là où il y avait le plus rapidement de la place. Les structures publiques sont complètement saturées et nous étions face à une urgence. Notre fille se mettait en danger et avait des idées noires extrêmement profondes.
Lorsque nous nous sommes retrouvés dans cet établissement, nous avons vite réalisé qu’il n’avait pas pour but de véritablement soigner. Il était là pour « endormir » les enfants et ne semblait pas avoir de stratégie psychiatrique.
Nous n’avions pas ni la possibilité de voir notre fille, ni de communiquer avec elle, et on comptait peu d’entretiens psychiatriques.
Les jeunes étaient surmédicamentés, n’étaient plus eux-mêmes et parfois réduits à l’état de légumes.
Plutôt que d’essayer de soigner leur mal-être, l’établissement essayait de les empêcher de penser.
Comment s’est passée la sortie de l’établissement pour votre fille et vous ?
On nous a tout simplement mis à la porte.
Ils nous ont rendu notre enfant en nous disant : « on ne peut plus rien pour elle, débrouillez-vous. Voici une lettre de suivi, allez aux urgences. Nous vous conseillons d’aller dans cet hôpital-là, car il y a un service spécialisé pour les adolescents ».
Ce que l’on ne savait pas, c’est que dans ce service spécialisé pour les adolescents, on comptait seulement 8 lits et qu’il dépendait du service départemental qui correspondait aux besoins d’une population de plusieurs millions d’habitants.
Ils se sont débarrassés de nous et nous ont laissés avec une enfant qui était à peine consciente.
Quelle a été la réaction du personnel hospitalier face à cette situation ?
Ils étaient complètement abasourdis et ne comprenaient pas comment il est possible de traiter des gens de cette manière.
Heureusement, le personnel soignant que nous avons rencontré à l’hôpital public était extraordinaire. Ils nous ont pris en charge et ont sauvé nos vies.
C’était la première fois que nous nous sommes sentis sur des rails et que notre fille a pu bénéficier de soins adaptés.
Quand votre fille est enfin prise en charge convenablement, que ressentez-vous ?
Nous avons ressenti une forme de soulagement, avec l’impression d’être pris en charge, écoutés, compris et accompagnés. Une part de notre inquiétude s’est effacée.
Lorsque l’on est dans cet état de détresse, on se raccroche à ce que l’on peut. Je me suis dit que les cicatrices de ma fille étaient, certes, dramatiques, mais qu’elles montraient aussi que ce n’était pas fini. La vie est encore là. Ces scarifications peuvent être vues comme les marques d’un vécu ; ce sont des rides en avance.
C’est une expérience indélébile, mais qui peut aussi servir de tremplin pour dessiner un nouvel avenir. Dans le cas de ma fille, cela passe par l’engagement auprès des personnes en souffrance à travers son souhait de devenir infirmière.
Ces cicatrices lui permettent de donner un sens à sa vie, car elle en connaît peut-être encore mieux le prix aujourd’hui.
Vous finissez votre roman en citant Paul McCartney, et plus précisément sa chanson Ob-La-Di, Ob-La-Da qui veut dire « La vie continue » en yoruba. Pourquoi avoir choisi de conclure sur ces mots ?
Je pense qu’il faut une note d’espoir, se dire qu’à un moment, le plus dur s’arrête. On ne sait pas pourquoi, on ne sait pas trop comment, mais globalement on arrive à reprendre une vie petit à petit, même si cela est difficile et nécessite le travail de nombreux soignants autour des malades. Quand ma fille a été hospitalisée, elle était encadrée par une grande diversité de personnel soignant.
C’est grâce à l’ensemble de ces compétences que les enfants arrivent à émerger. Malheureusement, cette capacité de soins est handicapée par un manque de moyens flagrant des institutions hospitalières. Ils ne sont pas à la hauteur du nombre d’enfants en souffrance.
Quels conseils partageriez-vous à des parents ayant un enfant vivant une dépression ?
Il faut être capable de déceler les signes d’un mal-être, se traduisant souvent par une humeur mélancolique ou particulièrement irritable et un désinvestissement général, avant même que la dépression soit déclarée. Avec le recul, je pense que nous n’avons pas vu certaines choses ou que l’on n’a peut-être pas voulu les voir.
Prendre conscience de la souffrance de son enfant précocement sera forcément bénéfique, car cela permet de prendre les choses en main le plus rapidement possible sans qu’il dégringole complètement.
La prévention est donc fondamentale et doit être mise en place dans l’ensemble des lieux de vie des jeunes, notamment dans les établissements scolaires.
Il est aussi très important de surveiller leur santé mentale. Parler avec eux, leur demander s’ils vont bien, s’ils ont des envies. Au moindre doute, on peut s’intéresser à ce qu’ils vivent.
L’accompagnement par un psychologue et un psychiatre est aussi essentiel. Les parents peuvent se tourner vers un centre médico-psychologique, mais les délais d’attente peuvent être de plusieurs mois donc les démarches sont à faire rapidement. Ces établissements offrent aux enfants un circuit balisé pour un suivi médical sûr.
Le Passage : l’histoire d’une famille frappée par la dépression
Mathieu Persan propose à ses lecteurs une plongée dans les abysses de la dépression de sa fille. Dans ce roman graphique, l’illustrateur dessine les contours de la psyché de son enfant, assombris par la maladie, et dépeint leur combat contre ce trouble.
Ce récit à deux voix est un témoignage intime offrant une perspective nouvelle sur la santé mentale adolescente mettant en lumière la perte de repère des proches des enfants en souffrance et les failles dans leur prise en charge.
Le Passage, paru le 11 mars 2026 aux éditions Hachette. 19,95 €
Tous les droits d’auteur de ce livre seront reversés à des associations œuvrant pour la santé mentale des jeunes.
Par Corentin Bell
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