Additif le plus étudié, l’aspartame continue de susciter une certaine défiance. Ne serait-il pas finalement plus dangereux que le sucre qu’il cherche à substituer ?
Le goût du sucre, les calories et les caries dentaires en moins, la promesse a forcément de quoi faire saliver. Depuis sa découverte fortuite par un chimiste américain en 1965 et son arrivée massive sur le marché au début des années 1980, l’aspartame a littéralement conquis le monde.
Approuvé dans plus de 90 pays, il est l’un des substituts au sucre les plus utilisés par l’industrie agro-alimentaire, fort d’un pouvoir sucrant 200 fois supérieur à celui du saccharose. Sodas lights, produits laitiers 0 %, chewing-gums sans sucre, médicaments, dentifrice… Nombre de denrées et produits de grande consommation intègrent cet additif dans leur composition, tantôt mentionné explicitement, tantôt sous le code E 951.
Un additif très controversé
Mais cette conquête a été jalonnée de nombreuses controverses quant à ses risques pour la santé. Seulement un an après sa toute première autorisation de mise sur le marché outre-Atlantique au milieu des années 1970, les autorités sanitaires américaines suspendent sa commercialisation pour réévaluer sa toxicité. L’aspartame était alors suspecté de provoquer des tumeurs cérébrales chez le rat.
Plusieurs études évoquent d’autres dangers : des effets neurologiques, des perturbations métaboliques, un risque accru d’accouchement prématuré ou encore un lien avec des maladies auto-immunes, sans qu’aucun consensus scientifique net ne se dégage. En 2013, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) passe au crible toutes les données scientifiques chez l’homme et chez l’animal et conclut à son innocuité. Cela, à condition de ne pas dépasser la dose journalière acceptable (DJA) de 40 mg par kilo de poids corporel, ce qui représente pour une personne de 70 kg plus de 9 canettes de soda light par jour.
200
Le pouvoir sucrant de l’aspartame est 200 fois supérieur à celui du sucre classique, pour un nombre de calories équivalent (4 kilocalories par gramme).
« Cancérogène possible »
Ces dernières années, c’est son effet cancérogène qui a fait le plus couler d’encre. En 2022, des chercheurs de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), en s’appuyant sur les résultats de la vaste enquête nutritionnelle NutriNet-Santé qui a suivi les habitudes alimentaires de plus de 100 000 Français, montrent un lien de corrélation entre la consommation d’édulcorants, notamment d’aspartame et d’acésulfame K, et le risque de développer un cancer. Sans, toutefois, établir de lien de causalité.
L’année d’après, le Centre international de recherche sur le cancer (Circ), une agence spécialisée de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), classe l’aspartame parmi les « cancérogènes possibles » (catégorie 2B), en dessous des « cancérogènes probables » (catégorie 2A) et des « cancérogènes avérés » (catégorie 1). L’ONG Foodwatch, la Ligue contre le cancer et Yuka lancent alors une pétition en février 2025 pour réclamer son interdiction, invoquant « le principe de précaution ».
« Cancérogène possible, cela signifie qu’en l’état actuel des connaissances, il est impossible d’exclure que l’aspartame soit cancérogène. Mais cela ne veut pas dire qu’il l’est ou que nous disposons d’un nouvel argument pour penser qu’il l’est, explique le Pr Boris Hansel, médecin endocrinologue et nutritionniste à l’Hôpital Bichat à Paris. C’est une distinction majeure ».
À titre de comparaison, la viande rouge est jugée probablement cancérogène (catégorie 2A), tout comme les émanations d’huile de friture, tandis que la charcuterie et l’alcool figurent, eux, aux côtés du tabac parmi les cancérogènes avérés, dans la catégorie 1.
Et les édulcorants « naturels » ?
Stévia, érythritol, sirop d’agave, sucre de coco… Les alternatives « naturelles » au sucre classique et aux édulcorants de synthèse ont le vent en poupe ces dernières années. S’ils proviennent en effet du monde végétal — la stévia est, par exemple, extraite d’une plante d’Amérique du Sud —, ces édulcorants ne sont pas forcément plus « sains », et demeurent associés à des procédés industriels lourds de transformation. De même, leur innocuité n’est pas automatiquement garantie par leur origine naturelle. « Des données suggèrent que l’érythritol augmente le risque de maladies cardiovasculaires en favorisant la formation de caillots sanguins », illustre par exemple le Pr Hanse
Un effet sur le microbiote ?
Outre la cancérogénicité, plusieurs études suggèrent que la consommation d’édulcorants, dont l’aspartame, entraînerait des modifications de la composition du microbiote intestinal. Mais avec des résultats parfois contradictoires. « Une étude récente a, au contraire, avancé une relation plutôt bénéfique entre la consommation d’aspartame et le microbiote », raconte le Pr Hansel.
Les édulcorants et l’aspartame sont aussi souvent soupçonnés de maintenir l’habitude du goût sucré, et à terme, d’augmenter l’envie de sucre. Là encore, les études manquent pour vérifier cette affirmation. « Cela peut changer, mais en l’état actuel des connaissances, il est impossible de dire que les boissons édulcorées provoquent ou maintiennent une dépendance au sucre », complète le Pr Hansel.
« C’est tout l’intérêt des évaluations des autorités : leur exhaustivité, poursuit-il. Nous ne pouvons pas tenir compte de certains articles ou de certaines données, aussi sérieuses soient-elles, pour émettre un avis. Si, demain, il y a une nouvelle synthèse des autorités qui met en avant la dangerosité des édulcorants et de l’aspartame, nous nous baserons dessus. Car le danger derrière les messages trop alarmistes, c’est que la peur de consommer des édulcorants pousse à se tourner vers des boissons sucrées, pour lesquelles les risques sont nettement plus probants ».
En effet, le sucre fait nettement plus l’unanimité contre lui que les édulcorants, avec des relations démontrées scientifiquement avec le surpoids et l’obésité, le diabète de type 2, les caries dentaires, les maladies cardiovasculaires ou encore certains cancers. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) recommande ainsi de ne pas consommer plus de 100 g de sucre par jour et pas plus d’un verre de boisson sucrée.
L’eau, la plus sûre des boissons
« L’idée à travers cette recommandation n’est pas de faire l’éloge des boissons édulcorées. La recommandation aujourd’hui est, avant tout, de réduire les aliments transformés et ultra-transformés, et d’augmenter la part d’aliments bruts dans son alimentation : l’eau pour rester dans l’exemple de la boisson », insiste le Pr Hansel.
Un point de convergence avec l’Anses qui rappelait en 2024 « que les objectifs de réduction des apports en sucre doivent être atteints par la réduction globale du goût sucré de l’alimentation » et que ni les boissons sucrées, ni les boissons édulcorées ne devaient se substituer à la consommation d’eau. Par ailleurs, l’Agence rappelait que ces travaux « sur les édulcorants intenses ne démontrent aucun bénéfice de la consommation d’édulcorants intenses sur le contrôle du poids, sur la glycémie chez les sujets diabétiques ou sur l’incidence du diabète de type 2 ».
Par Julien Dabjat
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